Analyse Artiste/Œuvres

Alain Laborde est un artiste français né à Pau en 1944. D’une famille d’artistes, enfant, il ressent l’appel de la création. Alors, il est reçu à l’école des Beaux-arts de Pau puis de Paris, toutefois, « sans conséquence » confie-t-il. Tout jeune, il éprouve le besoin de voyager, de Cayenne en Guyane où ses amis le surnomment : « Maipouri », de la forêt amazonienne aux Antilles, aux Caraïbes, de l’île de Saint Martin où il habite en 1971, aux îles de la Martinique. Puis, il revient vivre en sa ville natale de Pau. Tout au long de son parcours, il participe à une multitude d’expositions, monographiques ou collectives, à l’étranger, en France et autour de son territoire natal, en Musée et en Galerie, citons l’exposition Art contre Apartheid d’où il est sélectionné, Singapour, Barcelone, Martinique, Musée des Beaux-Arts de Pau, Musée des Jacobins d’Auch, Musée de Lescar. En 1977, la Galerie Marcel-Lenoir dit aussi Galerie Claude Namy est son premier collectionneur et son premier marchand parisien. Collections publiques : F.R.A.C. Martinique, Musée des Beaux-arts de Pau, Musée des Jacobins d’Auch, Musée de Lescar, Centre Culturel Santa Coloma de Barcelone. Très jeune, l’artiste remporte de nombreux concours, citons le Prix Picasso ou le Prix du Président de la République. Rapidement, Alain Laborde connaît un franc succès et vend son œuvre à une kyrielle de collectionneurs, il fait ainsi partie des artistes qui éprouvent le bonheur de pouvoir se consacrer entièrement et exclusivement à leur art. Le site internet de l’artiste est le suivant : www.alainlaborde.fr

© textes Marie-Ange Namy 2021

Nous pouvons appréhender le parcours de l’artiste en trois grandes périodes.

1-Les années 1970-1980 : un jeune peintre aventurier de l’Abstraction !

En cette première période de jeunesse, Alain Laborde s’inscrit parmi les grands aventuriers de l’Art Abstrait dit Non Figuratif. Aussi, parallèlement à une voie expressionniste et Pop art, emprunte-t-il une écriture radicale d’avant-garde et s’aventure sur les chemins minimalistes de l’Abstraction. Il exprime alors la vision d’une réalité intérieure spirituelle. En 1969, à Cayenne, Alain Laborde déclare d’ailleurs : « Le sujet n’a pas d’importance ; ce n’est qu’un prétexte à l’œuvre d’art », « La peinture abstraite a été en moi une éclosion naturelle. C’est une aventure spirituelle exaltante ». Aussi, il fait montre d’un peintre absolu, maître de sa technique et de son esthétique. Une âme éprise de grandeur, il s’adonne aux formats monumentaux. Compositeur inquiet, il exprime un souci de l’espace et il tire un grand trait, unique élément figuratif servant de point de repère, évocation possible d’une ligne d’horizon, le tableau se métamorphose alors en paysage abstrait. En âme de coloriste, il aboutit à la force symphonique d’un Rothko et il révèle une harmonie infinie de couleurs qui enivre le regardeur. En outre, lors des années 1980-1981, il s’invente designer visionnaire avec la pensée de tableaux en diptyques conçus pour les angles des pièces, l’idée est révolutionnaire, il observe d’un œil neuf l’accrochage des œuvres jamais revisité avant lui et son art crée des effets visuels, des jeux optiques qui le rapproche de l’Art Cinétique.

2-Les années 1980-1990 : roi des métamorphoses, peinture et assemblages d’objets !

En cette seconde période, intermédiaire, Alain Laborde incarne un roi des métamorphoses, de la peinture et des assemblages d’objets recyclés au rang d’œuvres d’art. Il s’inscrit alors en figure originale, subtile et poignante née des grands mouvements avant-gardistes modernistes et contemporains : Cubisme, Surréalisme, Dadaïsme, Art Conceptuel, Nouveau-Réalisme, Support-Surface, Art Brut et présente une inclinaison pour le Primitivisme et l’Art Africain, entretenue par des racines de l’artiste et de son épouse Albertine, nouvellement dans sa vie, dont le rayonnement semble précieux dans l’art de l’artiste. Il évolue d’une œuvre éprouvée vers une œuvre malicieuse. Il nomme d’abord ses œuvres : « Oppression », « Infibulation », « Poteau », « Totem », en bourreau et en salvateur, il célèbre une dramaturgie cruelle et exorcise une souffrance universelle et traite de la guerre, de la barbarie des hommes, du colonialisme, en une visée historique, sociologique et anthropologique. Puis, le drapeau français flotte et colore de bleu blanc rouge certaines œuvres. Avec l’œuvre facétieuse des « Totem », « Fétiche », il renoue avec l’art africain, en sorcier, accouche de dieux et de divinités, poupées réinventées, prisonnières sacrifiées adulées. En ses « assemblages » et « métamorphoses », avec espièglerie, il accouche encore de masques oppressés, griffés, semblables à la terrifiante Méduse, chevelure hirsute, yeux écarquillés, crucifiés de clous, lèvres closes, masques aussi christiques. Nouvellement une sarabande de personnages dansants, en transe, semblables à ceux de Jérôme Ménager, guerriers armés de lances, chasseurs cueilleurs, idoles féminines et animaux, viennent égayer la toile de légèreté, d’exotisme telle une jungle avec les oiseaux, une savane avec les gazelles, un désert avec les chameaux, les lézards, nouvelles divinités mythiques célébrées, clôturant ou élément central de l’espace. A ses œuvres nommées : « Métissages » et celles où il évoque les mondes marins, Vénus ou Saint Jacques de Compostelle, crée un bestiaire fantastique et songe à des voyages fantasmagoriques, loin des marasmes du monde. Alors, Alain Laborde incarne une figure originale et subtile issue des grands mouvements avant-gardistes de l’Art Moderne et Contemporain, en une conception neuve, audacieuse et radicale de la peinture mêlant l’art et la vie. Aussi, présente-t-il une pratique expérimentale et radicale, en filiation et en rupture avec la peinture traditionnelle et il questionne les matériaux, le support et la surface. En figure originale, Alain Laborde ne renie pas l’Art Abstrait et Figuratif. Il enduit la toile de blanc puis dépose des couches sombres et obscurcit sa palette vers le noir et le rouge puis un bleu profond. La matière est bafouée, maltraitée, brossée, grattée, griffée puis le peintre projette des peintures et de l’essence, la peinture jaillit, éclabousse, dégouline. Il aboutit à une peinture torturée, volcanique. Sur cette peinture sur toile, il marie l’inclusion, le collage et l’assemblage d’objet unique ou d’objets hétéroclites mis en scène par l’artiste, naturels ou manufacturés, du quotidien ou de voyage, banals, ordinaires, inusités, mis au rébus, délaissés : bois, plumes, coquillages, ossements d’animaux (ainsi que Simon Hantai), barbelés de fer (lorsqu’ils ne sont pas factices et peints), torchons, chiffons froissés (ainsi que Gérard Deschamps ), ficelles, cordes (ainsi que Claude Viallat), plastiques, planches à découper le pain ou le saucisson, ferrailles rouillées, scies, clous, plateaux de chaises pyrogravés d’une coquille, miroir, faisant relief. Parfois, dans la lignée d’Arman, il sacralise les outils chers à la création, pinceaux et tubes de couleurs, qu’il accumule et ligote. Constructions hybrides surréalistes nées de l’inconscient et des rêves de l’Artiste, trouvailles heureuses nées de la sérendipité, son œuvre poignante se révèle aussi en un jeu plastique à l’esthétique puissante, au parti-pris affirmé en un certain minimalisme, une texture recherchée, tactile, rugueuse, charnelle voir érotique, très magnétique. Ainsi, perpétue-t-il l’art de l’assemblage et s’inscrit dans la filiation des Cubistes, Pablo Picasso, George Braque, des Surréalistes et Dadaïstes, Marcel Duchamp et ses ready made, Jean Arp, Jean Pougny, Louise Nevelson, de l’Art Conceptuel, des Nouveaux Réalistes, du critique Pierre Restany, Yves Klein, Arman, Jean Tinguely, Martial Raysse, Daniel Spoerri, rejoints par César, Niki de Saint Phalle, Gérard Deschamps et Christo, de Support-Surface, Claude Viallat, ses filets et ses cordes, Daniel Dezeuze, ou Simon Hantai, Wolf Vostell et Joseph Beuys, Robert Rauschenberg, l’Art Brut, Jean Dubuffet ou d’artistes plus contemporains tels qu’Armand Avril ou Bernard Pras. Aussi, en cet esprit libre et subversif, tandis que Niki de Saint Phalle peint à la carabine, après Lucio Fontana, Alain Laborde, à l’arme blanche, poignarde la toile.

3-Les années 1990-2010 : peintre pré/historique et sculpteur de pièces de monnaie…

En cette troisième période, qui est celle de la maturité, l’artiste oscille entre la peinture, pré/historique et nouvellement la sculpture, en pièces de monnaie. En effet, en sa peinture, Alain Laborde continue de s’approprier cette notion de primitivisme qui règne le long de l’Histoire de l’Art et règne en maître en son art. Il orchestre un métissage savant des civilisations lointaines et des identités culturelles. Revenant aux sources et aux origines de l’art, il se fait notamment homme préhistorique et s’attache à la résurrection factice et illusionniste de l’art dit pariétal, celui des parois rocheuses des grottes, des cavernes, des abris sous roches et de l’art dit rupestre, celui exécuté en plein-air, au Paléolithique, en France, à l’étranger. Aussi, l’artiste donne corps à ses fantasmes de : « traquer son rêve aborigène » et revient également à l’art égyptien ou grec. Aussi, entre ces années, Alain Laborde, entre la plume et le pinceau, s’invente paléographe et laisse courir sur la toile, la genèse du langage, de l’écriture, les signes, les calligraphies, les pictogrammes, les écritures cunéiformes, apologue du métissage, il marie une quintessence des civilisations anciennes et de siècles, orientales, asiatiques, tels des hiéroglyphes mais intentionnellement illisibles, indéchiffrables, mystérieux, voilant leurs secrets indicibles et sacrés, inspirés, que les gardiens encerclent. En outre, l’artiste glisse de nombreux symboles iconiques de la société contemporaine. Alors il ressuscite un bestiaire légendaire et mythique : mammouths, rennes, cerfs, aurochs, bisons, taureaux, chevaux mais aussi serpents, lézards, oiseaux. Aussi, il immortalise les traces de l’homme, ses empreintes, mains ou pieds fossilisés non loin de l’approche plus récente d’Yves Klein ou bien nomades, chasseurs-cueilleurs, personnages dansants en sarabande ou les ancêtres mythiques Adam et Eve. Son univers fantasmatique surréaliste fourmille de références passées et actuelles en une conversation aussi savante qu’inventive. Alors, afin d’atteindre l’art des origines, l’origine de l’art, cette résurrection, Alain Laborde récolte les sables et les terres des cinq continents offerts par ses amis de leurs voyages, les mélange à ses pigments. Il privilégie une teinte ocre pharaonique, les bruns et il associe blanc de zinc, râpe de peigne, projection de pétrole et parfois poudres d’or et d’argent. Il œuvre selon les techniques ancestrales de superposition, de soufflage. Aussi, il aime à jouer avec l’épaisseur de la matière, la travaillant, la sculptant, en bas-relief, créant de véritables tableaux-sculptures. Et également, il travaille la lumière, l’ombre, la pénombre, ressuscitant l’univers des grottes et des cavernes. Dans le même temps, Alain Laborde renouvelle la sculpture et témoigne d’un maître prodigieux, visionnaire, captivé par un matériau contemporain inédit inusité : l’accumulation de pièces de monnaie. Celles-ci sont données au sculpteur par des connaissances amicales ou bien acquises par ce dernier sur des plateformes telles qu’eBay et viennent de tous les continents. Ce choix de matériau employé confère à l’Artiste une place de premier ordre dans l’Histoire de l’Art Contemporain et tisse des liens avec le monde actuel, social, celui de l’économie, de la finance qui démangent et dévorent les sociétés contemporaines partout dans le monde. En effet, le symbolisme est immense : dénoncer les dérives du monde de la finance, de la mondialisation financière et détourner alors modestement les sommes d’argents en acquérant des pièces par kilos et en les convertissant en œuvre d’art. Cette époque est amorcée par l’artiste avec sa Porte de Bill Gates dès la crise financière de 2008. S’en suivra La table de la loi, puis, la série des poissons. Alors, renoue-t-il avec l’inclusion, l’assemblage et le détournement d’objets hétéroclites. Et ce petit morceau de métal circulaire, symbole iconique de notre monde sociétal économique, est métamorphosé en œuvre d’art. Œuvre sublimée par l’artiste, sa puissance d’imagination, sa poétique grandiloquente, son sens de l’esthétisme, sa technicité, son talent aussi infini qu’inégalé, sa personnalité puissante, son génie. Selon le Créateur, il existe d’autres valeurs plus précieuses que l’argent. En son ouvrage sur les poissons et sa peinture, Alain Laborde proclame à propos de ceux-ci sa fascination : « J’ai entrepris de détourner une infime partie des énormes sommes d’argent qui circulent autour de nous. J’en ai recouvert mes poissons pour les faire voyager, (…) suggérer ainsi qu’un univers différent de celui dans lequel nous vivons est possible. (…) Ils nous rappellent qu’au fond de notre cerveau, inscrite dans ses replis les plus archaïques, nous conservons la mémoire d’un autre âge du monde, lorsque la terre était encore recouverte par les océans et que nous n’étions qu’un amas de cellules dont la structure allait en se complexifiant. Leur énigmatique beauté témoigne de cette enfance de l’humanité dont leur danse silencieuse garde à jamais le secret ». Dès lors, l’Artiste qui cite en préambule de son ouvrage, Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, est bien : « prisonnier de l’incroyable, l’essence même du rêve ». Alors le Musée Alain Laborde est semblable à une grotte ainsi qu’à un aquarium contemporain.

Ainsi que nous l’avons écrit : « Alain Laborde s’impose parmi les Géants de l’Art Contemporain, ses camarades ». Les professeurs universitaires Serge Guilbaut et Bernard Lafargue l’avaient proclamé avant nous.