Analyse Artiste/Œuvres

© texte de Marie-Ange Namy-2020

Marcel-Lenoir : Artiste, ancien danseur vedette du Moulin Rouge et du Bal Bullier

Jules Oury dit Marcel-Lenoir est un artiste français né en la ville rose de Montauban (département Tarn-et-Garonne, région Occitanie), patrie d’Ingres et d’Emile Bourdelle, le 11 mai 1872 et devenu parisien d’adoption. D’une famille d’artistes, un père rennais joaillier orfèvre, une mère toulousaine ancienne fleuriste. Enfant, il ressent l’appel de la création. Alors, suite à une formation paternelle, en 1889, il s’évade pour Paris et s’enquiert d’un travail rémunérateur en tant que joailler. Emerveillé par la Ville Lumière, il ne la quittera plus, toutefois, il est aussi fidèle à sa région natale et il est très tôt charmé par le village de Montricoux. Après la visite de quelques ateliers d’artistes, il effectue un passage fugace à l’école des Arts Décoratifs de Paris dont il est renvoyé après avoir qualifié publiquement l’endroit de « lupanar » rappelle le poète Emile Boissier. Il suit alors un chemin autodidacte. Aussi, en 1894, Jules Oury se consacre peu à peu à sa passion de l’art plastique, il se métamorphose physiquement, d’une allure de dandy vers une allure d’artiste bohème : chevelure hirsute, barbe réhaussée d’une moustache, longue pélerine, chaussé de sabots, allure christique… Et il choisit le pseudonyme : « Marcel-Lenoir » suite à son inclinaison pour l’ésotérisme. On le surnomme alors le Christ ! Entre ses années, rappelons nos découvertes épatantes sur une passion oubliée de Marcel-Lenoir : figure réputée de la danse, vedette du Moulin Rouge et du Bal Bullier dont il figure sur le fronton… Il est le partenaire privilégié de La Goulue et de Jane Avril qu’il fait tournoyer sur la piste ! Alors rapidement, Marcel-Lenoir connaît la notoriété. Toutefois, la vie est quelques fois difficile, néanmoins, il éprouve le bonheur de pouvoir se consacrer entièrement et exclusivement à son art. Tout au long de son parcours, il participe à une multitude d’expositions, monographiques ou collectives, en France et autour de son territoire natal, quelquefois à l’étranger, en salons, en galeries, en ses ateliers. Après son décès, La Galerie Marcel-Lenoir dit aussi Galerie Claude Namy est son premier collectionneur et son premier marchand parisien.

Nous le soulignons au Musée, dans nos écrits, dans l’Histoire l’Art Moderne, Marcel-Lenoir se révèle tel un Maître des plus fascinant, majeur, jalon, à la subtilité magistrale, enrichissant la genèse et le rayonnement de l’Art Moderne, de joyaux. Alors s’il est éclipsé de l’Histoire de l’Art Moderne, cela s’explique en raison d’une sélection trop rigide d’artistes, d’une histoire de l’art gelée et peut-être pour reprendre le propos de René Huygues, une histoire mensongère et d’une grande ignorance de son art. Le Musée Marcel-Lenoir cicatrice cette injustice grâce à Claude Namy et son œuvre fondatrice.

Nous pouvons appréhender le parcours de l’artiste en trois grandes périodes.

1-Les années 1890-1900 : Maître du Symbolisme, de l’Art Nouveau, de l’Expressionnisme !

En cette première période de jeunesse, Marcel-Lenoir s’inscrit parmi les Maîtres exceptionnels du Symbolisme, de l’Art Nouveau et de l’Expressionnisme. Aussi, emprunte-t-il une écriture radicale d’avant-garde. En cette époque, il a le privilège de se constituer un cercle amical aussi riche que prestigieux, il est lui-même considéré tel un personnage. Il compte au nombre de ses proches et amis de grands poètes tels que Paul Verlaine, Paul Fort. Il est l’ami de l’ensemble des artistes symbolistes, des peintres, de Mucha à Edvard Munch…, des artistes sculpteurs, dont il hante quelquefois l’atelier, celui d’Auguste Rodin qu’il vénère, son compatriote Emile Bourdelle, également né à Montauban, il est aussi inséparable de son grand ami le sculpteur Joseph Bernard. Le grand photographe des célébrités Dornac l’immortalise, en son atelier parisien, posant, sobrement, chaussé de sabots. Marcel-Lenoir, mystique communiant à la chapelle de la Rose-Croix Catholique, personnage illuminé, hanté de visions, invente une œuvre essentiellement ésotérique, réservée à l’initié, fourmillante de symboles secrets, qui impressionne le regardeur. Il s’impose alors telle une figure essentielle du renouveau de l’Art Sacré. Il déploie une œuvre aux sujets symbolistes-Art Nouveau, entre idéalisme et décadence, célébrant le divin ou dénonçant l’enfer. Alors, il faut admirer une œuvre qui témoigne de sa formation de bijoutier-joaillier, minutieuse, d’une grande finesse, d’une puissante délicatesse, constellée de détails. Il est ivre de dessins, de peintures, d’enluminures et de lithographies dont il suit religieusement chacun des tirages aussi rares que prisés. Aussi, Marcel-Lenoir emploie une écriture symboliste, rose-croix, Art Nouveau, poétique, allusive, auréolée de symboles. En cette période, il fait son entrée remarquée dans les salons ainsi que dans les galeries. L’artiste inaugure aussi les manifestations dans son atelier qui seront plus tard si célèbres. La création symboliste-Art Nouveau de l’artiste est saluée par des critiques renommés et suscitent de très nombreux et longs articles de plumes illustres. Parmi ses premiers encouragements, soulignons notamment ceux de Puvis de Chavannes, celui retrouvé de Toulouse-Lautrec, d’Auguste Rodin, d’Emile Bourdelle, de Joséphin Peladan ou de Max Jacob, que nous avons également redécouvert.

2-Les années 1900-1910 : Maître du Fauvisme, de l’Expressionnisme, de l’Abstraction !

En cette seconde période, intermédiaire, Marcel-Lenoir s’inscrit alors en figure originale, subtile et poignante des grands mouvements avant-gardistes modernistes : Fauvisme, Expressionnisme, Abstraction. La vie intime de Marcel-Lenoir est animée par un amour fou avec une ancienne partenaire du Bal Bullier : Zoé Chappé, meusienne, mannequin, modiste. Aussi, son cercle amical se métamorphose, y rayonne des personnalités avant-gardistes telle que Pablo Picasso ou modernes telles que Maurice Denis, Jacques et Hélie Brasilier au Manoir de Massé ainsi que le cercle de l’Abbaye de Créteil. Marcel-Lenoir fait aussi œuvre d’écrivain, il publie deux volumes intitulés Raison ou Déraison en 1908 et 1914. Alors Marcel-Lenoir, en théologien, poursuit son engagement en faveur de l’Art Sacré, est ensorcelé par l’ésotérisme, la mythologie, s’intéresse à l’art du portrait et se passionne pour les paysages. Aussi, Marcel-Lenoir s’impose-t-il avec ses œuvres parmi les grands Maîtres des nouvelles avant-gardes de la période, Fauvisme, Expressionnisme, Cubisme (cézanien), Abstraction. Son atelier incarne un laboratoire expérimental et en un temps concomitant il compose une œuvre plurielle en correspondance avec les artistes de son époque en même temps que personnelle, libre et audacieuse, en différentes écritures, une radicalité pure avant-gardiste fauve-abstraite, une radicalité mêlant abstraction et figuration moderne, un parti expressionniste, ainsi qu’une modernité tempérée, entre adhésion, rejet et résistance, partagé entre son admiration pour Pablo Picasso ou Maurice Denis. Aussi, l’œuvre de Marcel-Lenoir est particulièrement scrutée lors des salons. Stanislas Fumet rappelle à postériori qu’il faisait alors sensation. Deux grandes expositions lui sont consacrées au Cercle International des Arts en 1910 et 1911 avec Joseph Bernard. Il entre chez de nouveaux marchands prestigieux. Ses manifestations en son atelier sont aussi très commentées. Toute la critique suit son parcours, de Guillaume Apollinaire, d’André Warnod qui qualifie et juge Marcel-Lenoir de : « personnalité très moderne » à André Salmon. Parmi ses collectionneurs figure Auguste Rodin qui acquiert plus de 50 œuvres et semble élire parmi ses contemporains Marcel-Lenoir ainsi qu’Emile Bourdelle. Lorsqu’en 1913, le grand ami de Marcel-Lenoir, le brillant critique d’art Stanislas Fumet imagine un banquet annulé en l’honneur de Marcel-Lenoir, Auguste Rodin assure de sa présence !

3-Les années 1914-1930 : Personnage éminent de l’Art Décoratif !

En cette troisième période, qui est celle de la maturité, Marcel-Lenoir se renouvelle une dernière fois en une période reconnue cette fois-ci pour un retour à l’ordre et il s’inscrit en personnage éminent de l’Art Décoratif. En cette époque, la vie amoureuse de Marcel-Lenoir connaît des bouleversements. En 1917, suite à une infidélité, Marcel-Lenoir se sépare de sa compagne Zoé Chappé et celle-ci tente de l’assassiner, elle acquiert d’ailleurs 25 cartouches… Très heureusement, Marcel-Lenoir est sauvé par son ami médecin Camille Soula ainsi que le docteur Lacaze en l’Hôpital de Montauban et il échappe de justesse à la mort. Lors d’un séjour à Hauteville, en sanatorium, il est charmé par une jeune réfugiée d’Alsace, prénommée Madeleine, elle est fascinée par l’artiste, elle pose pour lui et ils tombent amoureux, aussi, se marient-t-ils en 1919 en Provence, à Villeneuve-lès-Avignon où Marcel-Lenoir aime à séjourner et à œuvrer, ce séjour lui inspire notamment La vie de Jésus, 1919, polyptique monumental, chef d’œuvre, Musée Marcel-Lenoir. Madeleine est la nouvelle muse de l’artiste. Marcel-Lenoir est désormais une figure légendaire de la vie artistique, il côtoie tant l’Ecole dite de Paris, de Pablo Picasso, Foujita à Amadeo Modigliani, son amie Chana Orloff, que celle dite de Montauban, Lucien Andrieu, Lucien Cadène ou de Toulouse, Henry Parayre. Avant-guerre, il fonde avec Boleslas Biegas le Salon de l’Art Mystique Moderne. Durant la guerre, réformé pour raison de santé, il se réfugie en la commune de Bruniquel et débute singulièrement dans l’art de la fresque, son ultime passion avec le dessin. En 1920, il fonde en son atelier parisien une école destinée à l’apprentissage de l’art de la fresque. Il enseigne son art à plusieurs élèves français mais aussi étrangers, sa réputation de fresquiste ayant dépassée les frontières, il atteint une notoriété mondiale. Il fait aussi partie du Cercle de La Douce France. A Paris, dans les ruelles, dans son atelier, il promène toutes ses excentricités. Il se travestit en Vierge Marie ou en Christ et séduit les amateurs d’Art Sacré. Alors, Marcel-Lenoir continue son cheminement pour l’Art Sacré dont il incarne l’un des plus grands chefs de file, il se passionne pour l’art du portrait, l’autoportrait, la portraiture de ses amis, de ses modèles qui le touchent particulièrement et qu’ils immortalisent sur la toile. Marcel-Lenoir s’attache aussi aux paysages avec un bonheur continu. En cette période, Marcel-Lenoir ne cesse de revisiter la modernité et de se réinventer. L’artiste s’affirme notamment en Maître de l’Art Décoratif. Dans le sillage de Paul Cézanne, il propose une lecture personnelle Art Déco-cubiste, en facettes, plus ou moins appuyée selon les œuvres. Souvent, ainsi que dans le chemin de Georges Seurat et de Paul Signac, se réclamant de Delacroix, des néo-impressionnistes ou divisionnistes, Marcel-Lenoir utilise aussi une juxtaposition de petites touches rondes ou petits points de peinture, en une œuvre pointilliste, ainsi, s’affirment plusieurs portraits ou scènes de genre, toutefois, l’artiste ne pratique pas de tons purs. Parfois, dans le sillage d’Eugène Delacroix et du flochetage, il compose aussi une œuvre en une touche hachurée. Marcel-Lenoir continu d’exposer dans les salons dont il est désormais une figure de proue légendaire. Il rencontre de nouveaux marchands. Il poursuit les expositions dans ses ateliers parisiens qu’il dénomme ses : « Manifestation d’atelier » qui rencontrent un vif succès. Marcel-Lenoir somme les visiteurs de s’acquitter d’un droit d’entrée de 5 francs afin de pouvoir visiter son atelier, exposition donc payante, dans le dessein de rebuter et filtrer certains critiques, ce qui ne manque pas de remémorer et d’amuser infiniment Stanislas Fumet. La création de cette période continue de susciter la plume de l’ensemble des personnalités du monde artistique.

Le six septembre 1931, Marcel-Lenoir ferme sa boîte à couleurs et déclame une funeste prophétie : « C’est fini, je ne l’ouvrirai plus ! ». Le lendemain matin, hélas, la prophétie s’accomplit : Marcel-Lenoir dessine à la plume une trilogie de nus dans son atelier de Montricoux, installé dans le chenil du château de la commune, quelques heures après cet ultime dessin, il ferme définitivement les yeux. Un couronnement d’articles lui rende hommage dont même un papier publié à Chicago. Parmi ces articles, André Salmon prêtera sa plume.